Financiarisation, la face cachée de l’édition

Alors que Le BASIC (Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne) a lancé une étude sur la production de livres, qu’il présentera le 12 septembre prochain, le modèle de développement de l’édition française, notamment liée à sa financiarisation pose question. Ces vingt dernières années, le secteur de l’édition s’est largement concentré ; aujourd’hui 3 groupes (Hachette Livre, Editis et Madrigall) se partagent +50 % du chiffre d’affaires du secteur, inondent le marché d’ouvrages, qui sont peu ou pas lu (plus de 1 livre sur 4 est ainsi détruit sans jamais avoir été lu) et captent la plupart des subventions. 
La concentration dans l’édition, soit de manière horizontale par l’achat d’autres maisons d’édition, soit de manière verticale par l’achat de structures complémentaires dans la chaîne du livre n’est pas nouvelle, mais elle s’accélère depuis les années 2000 notamment par le rachat de maisons d’édition indépendantes par de grands groupes (Madrigall, holding de la maison Gallimard, a racheté les éditions Flammarion et ses filiales en 2012 et est devenu ainsi le 3e groupe d’édition français).
Ces champions mondiaux sont entrés dans une logique financière qui leur est propre. Nous assistons à un changement de paradigme avec une pression actionnariale (banques, fonds d’investissements…) qui pousse ces grands groupes d’édition à raisonner bien plus en terme économiques qu’éditoriaux mais surtout à une concentration éditoriale jamais connue jusqu’alors. La diversité éditoriale n’est plus qu’un leurre quand les fleurons de l’édition appartiennent tous aux mêmes groupes. Les maisons d’édition ne sont plus que des marques, souvent historiques, qui donnent le sentiment aux lecteurs de la « jolie » maison d’édition, à taille humaine ; en réalité, prévalent dans ces sociétés une logique marketing impitoyable qui font du livre et de son auteur un produit, la recherche de l’optimisation avec une structure de coûts toujours plus réduits (cf. la pétition en ligne des correcteurs), l’explosion éditoriale avec l’édition de milliers de nouveautés par an (presque 70 000 en 2016) qui inondent le marché et bien entendu la course aux prix littéraires, le plus souvent arrangés entre grandes maisons.
 
Tout ceci ne serait pas si important, si l’édition indépendante n’en pâtissait. Mais le prix unique qui empêche de jouer sur les offres de promotion, le retour des libraires des livres invendus à la charge des éditeurs, les structures de diffusion et de distribution tenues par ces mêmes groupes et la disponibilité en librairie des livres toujours plus réduite (3 mois en moyenne) ont raison depuis quelques années de l’édition indépendante (ce printemps Galaade et les éditions de La Différence ont déposé le bilan) ; et ce, bien entendu, au détriment des auteurs. Sans compter le lobbying exercé par ces groupes mondiaux afin que les politiques culturelles soient systématiquement en leur faveur.
 
Quant à la diversité éditoriale, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, quand sont mis en avant systématiquement les mêmes auteurs. Les choix éditoriaux ne sont plus des paris sur un texte, un auteur, mais des choix marketing qui répondent à la demande (des lecteurs ou plutôt en fonction de ce qui s’est précédemment bien vendu) au détriment de l’offre (nouvelles écritures, nouveaux auteurs). On assiste à une best-sellerisation de l’édition, où le plus souvent la décision d’éditer un ouvrage échappe à l’éditeur pour être confié à un comité éditorial, où les financiers et les commerciaux tiennent un rôle essentiel.
 
Le phénomène est connu dans d’autres industries culturelles comme la musique ou le cinéma. Il y a dix ans, l’industrie musicale s’est effondrée avec l’arrivée du mp3 et des iPods, elle s’est réinventée avec de petits labels de qualité qui ont donné leur chance à de nouveaux artistes. Dans l’édition, l’auto-édition joue ce rôle ; elle permet à des auteurs en mal d’édition de toucher directement leur public (le succès des auteurs auto-édités dans des genres comme la romance, la fantasy, la SF… est bien souvent plus important que celui d’auteurs édités) mais cela ne suffira pas à donner un nouveau souffle à la diversité éditoriale qui s’assèche. Il faudra que l’édition indépendante prenne son indépendance vis-à-vis d’une chaîne du livre qui l’asphyxie, en trouvant d’autres manières de diffuser et distribuer ses ouvrages, de communiquer et de les promouvoir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *