Chaîne du livre et court tirage : l’équation impossible ?

Je vais commencer cet article par les mots d’Habermas, le livre est passé d’une « culture discutée vers une culture consommée ».
Il répond donc à une logique de consommation de masse alors même que le temps de lecture diminue, concurrencée par les autres loisirs. Si le livre est toujours le 1er bien culturel acheté en France, il ne pèse plus que 14% dans les dépenses des français contre 25% en 1968, quand la production de livres a triplé depuis les années 70.
L’édition n’est pas une économie de la demande mais de l’offre ; et cela implique un mode de commercialisation dont l’ensemble de la chaîne dépend et subit : merchandisation de l’auteur, multiplication des titres, recherche de best-sellerisation des ouvrages, placements en librairie le plus important possible… pour que le lecteur ne passe pas à côté.
Les grands éditeurs le savent, et ont adopté depuis longtemps les règles de l’exposition au produit de la grande consommation : « l’exposition au linéaire = % des ventes / % linéaire occupé » ; et bien sûr ce ratio est bien plus faible quand on n’occupe pas tout le linéaire. Alors il faut imprimer et jouer sur l’office pour placer un maximum d’exemplaires d’un titre et quand, en plus, on sort beaucoup de titres (évidemment sous différentes marques et collections, sinon ce serait trop visible), on a plus de chance de vendre beaucoup.
Cette logique a poussé, malgré une baisse significative du tirage moyen, à imprimer bien plus que nécessaire (les éditions poche sont championnes toutes catégories de la méthode), donc à envoyer au pilon 1 livre sur 4 imprimé. Mais comme ce marketing d’un autre âge est coûteux, il a bien fallu chercher à faire des économies par ailleurs ; au sein même des structures d’édition (précarisation des métiers – correcteurs, metteurs en page…), du côté des imprimeurs (pression sur les tarifs d’impression, impressions à l’étranger), des auteurs (baisse des droits, des à-valoirs…). 
Évidemment, le livre numérique (e-book) était, et reste, l’alternative efficace et nécessaire dans un secteur d’une économie de l’offre : faire émerger un titre en numérique, puis le déployer en primo-édition, avec un tirage court en impression numérique dans quelques librairies porteuses, pour ensuite le publier en poche quand il a enfin touché le grand public. Mais la concentration du secteur, avec quelques grands acteurs qui tiennent l’ensemble de la chaîne (édition, diffusion, distribution), soucieux de ne pas perdre leur position dominante, a largement ralenti le développement de la lecture numérique, l’ouverture du secteur à une production durable et raisonnée et le déploiement d’une offre de livres lisible pour le lecteur, dans un contexte de transparence des revenus pour l’auteur.
Depuis quelques temps, on entend parler d’expérimentation au sein des structures de distribution (Hachette distribution, Interforum…) de solutions d’impression à la demande ; les livres commandés par les libraires sont imprimés à l’unité et expédiés dans les 24 heures. Trop bien (comme dirait ma fille), ils sont enfin dans une démarche plus écologique et surtout économiquement plus viable… Que nenni, cela permet surtout, le 1er tirage épuisé, de conserver le titre indéfiniment disponible (tant mieux pour les lecteurs, tant pis pour les auteurs qui ne peuvent faire jouer leur clause de fin de contrat, pour cause d’indisponibilité de leur livre).
J’ai déjà utilisé les mots de Lampedusa, me semble-t-il, mais aujourd’hui ils sont encore plus de circonstance : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».
– Les librairies ont perdu 10 % de leurs effectifs salariés estimés entre 2009 et 2014
– Le secteur de l’édition a perdu plus de 1200 salariés en 5 ans soit 8,7 % de l’effectif
– 20 à 25 % de la production annuelle de livres serait pilonnée, soit en 2015 une estimation de 142 millions d’ouvrages
– Entre 2005 et 2014, le secteur français de l’imprimerie de labeur a accusé une baisse de 33 % des volumes
– 25 à 40 % des titres vendus en France sont imprimés à l’étranger.

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